Libertés menacées, finances fragilisées : pour les associations, il est temps de penser les alliances
Les dernières années ont été marquées par la convergence, pour le secteur associatif, de difficultés et d’attaques de divers ordres qui ont contribué à le fragiliser dans des proportions inédites. En cohérence avec sa mission historique de « tête de réseau », la Fédération de Paris de la Ligue de l’enseignement plaide et agit pour faire émerger des stratégies d’alliances, au sein du secteur comme à l’extérieur.
Haro sur les libertés associatives
L’évolution récente des politiques publiques fait peser des menaces lourdes et immédiates sur les associations. On pense dans un premier temps à des attaques de nature politique visant à restreindre les « libertés associatives », c’est-à-dire non pas tant la liberté d’association garantie par la loi du 1er juillet 1901, qu’un ensemble de droits qui y sont associés – en particulier leurs libertés d’initiative et d’expression. Sur ce plan, l’inscription dans la loi dite « séparatisme », en janvier 2022, du trop fameux Contrat d’engagement républicain (CER) est le symbole d’une inflexion lourde des relations entre l’Etat et les associations : d’une relation fondée sur la confiance a priori, telle que la consacrait les Chartes des engagements réciproques de 2001 et de 2014, on passait à une relation de défiance, étendue aux associations, à leurs membres et à leurs adhérent·es. Instauré au prétexte de lutter contre le séparatisme et visant des associations soupçonnées de propager un projet politique fondé sur l’intégrisme religieux, le CER a, de fait, été principalement utilisé pour contraindre des associations de défense des droits et de l’environnement, justifiant les craintes et l’opposition unanime des organisations représentatives du secteur : le CER est bien un outil de neutralisation de l’initiative et de la parole associatives, en particulier quand elles s’opposent aux orientations d’une collectivité ou de l’Etat.
Si le CER est un symbole de cette inflexion, ce n’est pas tant du fait de sa très rare utilisation par la puissance publique – utilisation dont le caractère arbitraire a régulièrement été sanctionné par le juge administratif. Cet outil inutile et mal conçu s’inscrit dans une logique plus large qui voit se multiplier, ces dernières années, les injonctions à un prétendu devoir de neutralité des associations (1), dès lors qu’elles bénéficient d’un soutien public. L’inquiétude sur ce point est d’autant plus légitime que cette dérive fait écho aux politiques des régimes illibéraux qui fleurissent en Europe et ailleurs, et qu’elle s’inscrit dans un contexte national de marginalisation des corps intermédiaires dans la conduite des politiques publiques. On se reportera utilement, pour une vision d’ensemble de ce phénomène de plus en plus sérieusement documenté par la recherche, à l’ouvrage récent de Julien Talpin et Antonio Delfini, L’Etat contre les associations (2).
Santé financière des associations : une situation alarmante
La dégradation de la situation financière des associations s’inscrit, elle aussi, dans un temps relativement long. L’évolution des politiques publiques, en particulier, y a contribué de manière déterminante dans un contexte de « marchandisation » de l’action associative, de plus en plus restreinte par les pouvoirs publics à la fourniture d’une prestation, au détriment de son projet propre – un autre type d’attaque, plus insidieuse, contre les libertés associatives… Ainsi, entre 2005 et 2020, la part des subventions dans les ressources des associations a baissé de 41 % au profit de ces logiques marchandes, avec comme effets délétères la dénaturation de leur action et la perte de sens ressentie par nombre d’acteurs associatifs, soumis à une gestionnarisation croissante.
Mais c’est évidemment au cours des dernières années que les alertes les plus sérieuses ont émergé, pour aboutir aujourd’hui à un constat critique : l’effet conjugué de la crise sanitaire de 2020-2021, de la forte inflation de 2022 et 2023, et des coupes massives opérées dans le budget de l’Etat, a ainsi précipité la précarisation d’un nombre record d’associations, quand elles n’ont pas tout bonnement été contraintes à mettre la clé sous la porte (deux fois plus de fermetures d’associations en 2025 qu’en 2024 !). Cette évolution dramatique est documentée annuellement depuis 2024 dans le cadre d’une enquête nationale, sous l’égide notamment du Mouvement associatif et du Réseau National des Maisons des associations (RNMA). Les chiffres les plus récents, publiés en octobre 2026, sont malheureusement éloquents et confirment une tendance durable : 1/3 des associations employeuses déclarent ainsi disposer d’une trésorerie inférieure à 3 mois d’activité, quand 71% d’entre elles déplorent des fonds propres « fragiles » ou nuls. Dans le même temps, 68 % ont dû renoncer à des activités, et 56 % se résoudre à diminuer leur masse salariale.
Cette situation est d’autant plus alarmante que les besoins sociaux auxquels les associations sont souvent les premières – voire les seules – à répondre, ont exposé dans le contexte de crise profonde qui frappe les secteurs de la solidarité, de la santé, de la prévention, du logement, de l’éducation, et tant d’autres. Ainsi les associations doivent-elles faire face, dans le même temps, à la dégradation de la réponse publique aux besoins de la société, et aux restrictions budgétaires imposées par l’Etat (50 % des associations répondantes ont vu les financements de l’Etat diminuer au cours de l’année passée) – à double titre, puisque les associations pâtissent également de la répercussion des restrictions imposées aux collectivités territoriales.
Le constat est suffisamment préoccupant pour que les associations se soient mobilisées en octobre 2025, pour la première fois tous secteurs confondus, autour d’un mot d’ordre éloquent : « ça ne tient plus ! ». Ces derniers jours ont été le théâtre d’une nouvelle mobilisation à l’initiative des associations des secteurs sanitaire, social et médico-social. Les associations ne sont pas seules à pousser ce cri d’alerte, soutenues qu’elles ont été lors de leurs mobilisations par d’autres actrices de l’ESS telles que les mutuelles, les coopératives ou les fondations. Et c’est plus largement toute la « société civile organisée » qui s’inquiète de la fragilité du secteur, comme en témoigne l’adoption par le Conseil économique, social et environnemental, en mai 2024 et à l’unanimité, d’un avis qui fait désormais autorité sur l’analyse de cette situation. Reste à convaincre le politique, quand 76 % des associations estiment être peu ou pas écoutées par les responsables politiques (3). Si nombre de parlementaires ou d’élu·es des territoires semblent avoir pris la mesure du problème, il semble subsister au sommet de l’Etat une incompréhension profonde de la réalité économique que traduit la présence des associations, partout et dans tous les champs de la société. Car c’est bien un acteur économique majeur qui vacille aujourd’hui, qui « pèse » 113 milliards d’euros, soit 3 points de PIB (4) ; qui représente 20 millions de bénévoles et 1,8 million de salarié·es soit 10% de l’emploi privé – 5 fois plus que dans l’industrie automobile, 2 fois plus que dans l’agriculture ! Et nous parlons ici d’emplois de proximité, non délocalisables, dédiés à l’accompagnement des plus fragiles, à l’éducation, au soin, à la petite enfance comme au grand âge, à la culture, au sport, à la défense de droits fondamentaux… Chacun·e a ou aura, à un moment de sa vie, affaire aux associations. Bref, l’effondrement redouté serait une catastrophe économique, sociale et sociétale majeure.
Faire réseau et résister : une stratégie d’alliances face au pire
Dans ce contexte, que peuvent faire les associations ? Comme toute crise, celle que nous traversons nous invite inévitablement à repenser certains de nos modèles, en évoluant sur ce qui s’avère souvent être une ligne de crête : sauver les associations, c’est d’abord sauver leur spécificité, c’est-à-dire leur capacité à construire collectivement et démocratiquement un projet d’intérêt général pour répondre à des besoins sociaux ; le faire dans un contexte de réduction des moyens, sous la pression croissante des logiques de marché, et en étant la cible d’attaques auxquelles elles n’ont pas les moyens (juridiques, médiatiques…) de répondre, relève de la quadrature du cercle.
C’est ici qu’interviennent les dynamiques de réseau, et la responsabilité d’une fédération locale comme la nôtre est certaine dans cette perspective : c’est pourquoi nous nous attelons à réinventer les modalités de notre accompagnement pour les associations locales, en cherchant à mieux identifier leurs besoins les plus urgents et à comprendre comment mieux y répondre – non seulement par le service ou le conseil, mais aussi par la mise en réseau, par la mutualisation et par le développement de plaidoyers. En d’autres termes : les associations ne peuvent faire l’économie d’une stratégie d’alliances et de coopérations entre elles, sauf à « tomber » les unes après les autres.
C’est ce à quoi nous invitaient, le 8 octobre dernier, la présidente sortante du Mouvement associatif Claire Thoury et son successeur Tarek Daher, lors de la « rentrée politique » du mouvement. En affirmant aussi que cette stratégie d’alliances doit être pensée au-delà de nos réseaux : la présence pour en débattre de représentant·es du monde syndical, des organisations professionnelles, des services publics, des entreprises et de l’écosystème du mécénat, était en ce sens un encouragement et un signal fort.
Il n’est pas anodin de rappeler que ces réflexions sont menées dans un contexte politique particulier, à quelques mois d’échéances électorales majeures, et alors que nombre d’observateurs de la vie politique semblent accréditer l’hypothèse d’un accès de l’extrême-droite au pouvoir. Pour les associations, cette perspective relève en effet de la catastrophe absolue, tant l’extrême-droite représente une menace pour l’action associative et citoyenne : parce qu’elle signifierait des attaques décuplées contre leurs libertés, comme en témoignent les politiques menées dans les municipalités gouvernées par le Rassemblement National ou ses affidés ; et parce que la conduite des affaires de l’Etat serait assurée par ceux-là même qui tentent depuis des années, à coups d’amendements parlementaires, de supprimer des pans entiers du financement de l’intérêt général (5).
A la place qui est la sienne, et compte tenu de son histoire et des valeurs qu’elle porte, la Fédération de Paris de la Ligue de l’enseignement est nécessairement concernée au premier chef par l’ensemble de ces enjeux : parce qu’elle est une fédération d’associations locales, attachée à la préservation de leur diversité et de leurs actions ; parce qu’elle est une association employeuse, confrontée à la réduction de ses marges de manœuvre économiques ; parce qu’une partie conséquente de son activité relève de la commande publique, et qu’elle en éprouve les effets pervers – gestionnarisation, mise en concurrence, pression sur les coûts… ; et enfin parce qu’elle est la cible d’attaques régulières, notamment pour son entêtement à rappeler que le principe de laïcité est, d’abord, le garant de la liberté de conscience.
Notre appel à une large alliance de tous les acteurs éducatifs peut ici avoir une résonnance évidente : comme nous le proposons pour répondre aux difficultés de l’École, ce n’est que collectivement que nous pourrons faire émerger les solutions et une configuration propice à la sauvegarde de cet autre trésor républicain que sont les associations. Mises en difficulté, mises en concurrence, mises au ban parfois, les associations en viennent à douter de la maîtrise de leur destin : nous affirmons que celui-ci ne peut être que collectif. Nous invitons à nous rejoindre les acteurs associatifs comme les citoyen·nes, en œuvrant depuis plusieurs années pour élargir le cadre de cette alliance – que ce soit dans le cadre d’une stratégie de développement des partenariats privés, en nous associant à des réflexions de fond sur le sujet des coopérations (6), ou en soutenant à sa mesure toute initiative servant cet objectif (7). Reste à en convaincre les pouvoirs publics.
[à suivre]
(1) Voir notamment la publication de l’Observatoire des libertés associatives parue en février 2026, Neutraliser le monde associatif – Enquête sur une injonction à la dépolitisation.
(2) Pour une approche synthétique de la manière dont ces rapports entre l’Etat et les associations s’inscrivent dans l’histoire de nos institutions, on pourra se reporter à Une histoire des libertés associatives de 1791 à nos jours, de Jean-Baptiste Jobard.
(3) Santé financière des associations, résultats du volet 3, Octobre 2026.
(4) Lionel Prouteau, Viviane Tchernonog : Le paysage associatif français, Juris Editions, 2023.
(5) Le dernier avatar de cette entreprise de démolition remonte au 7 octobre dernier, dans le cadre d’un amendement au PLF 2027 qui proposait d’étendre les sanctions prévues par le contrat d’engagement républicain – en interdisant de facto aux associations subventionnées de prendre position dans le débat.
électoral, et en s’attaquant aux avantages fiscaux de leurs donateurs.
(6) C’est à ce titre que la Fédération a rejoint la Fonda en 2025 en qualité de partenaire associé.
(7) Dans un contexte politique qui témoigne de l’urgence à préserver des médias indépendants, la Fédération est sociétaire depuis 2024 de la coopérative Coop-médias.